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mot clé «retouche»

TinEye est le premier moteur de recherche qui utilise des technologies d’identification d’images pour rechercher des images sur le net. Cela signifie que les critères de recherche ne sont pas textuels (mots clés), mais constitués d’images (des ensembles de pixels). Concrètement, si vous lui soumettez une image, le logiciel vous ramènera toutes les occurrences de cette image qu’il connait, même si elles ont été modifiées ou recadrées. Il utilise pour cela un algorithme produisant une empreinte digitale de l’image recherchée qui est ensuite comparée à l’index. Lancé en mai 2008 par la société canadienne Idée Inc, ce service est passé maintenant en version beta publique. Depuis son lancement, il a continué à indexer le web pour agrandir sa base de données, seul moyen de gagner de l’efficacité. Le système est utilisable gratuitement par tout internaute, il suffit de s’inscrire ici. TinEye propose aussi l’installation d’un plug-in et/ou d’un bookmarklet, qui permet de procéder à une recherche d’image en un seul clic à partir de votre browser.

Mais quelle est donc l’utilité de ce service ?

La première est sans conteste la possibilité pour les auteurs (les photographes, graphistes, etc) ou les détenteurs de droits (banques d’images, archives, etc), de traquer les vols d’images sur internet. Plus subtilement, cela peut aussi aider à trouver les sources, l’origine d’une image, son histoire et sa manière d’être présente sur internet (mais l’internet, ce n’est qu’une partie du monde ;-) Pour le reste, faisons confiance au « génie humain » pour découvrir de nombreuses autres applications que celles prévues par le logiciel...

Quelle en est l’efficacité ?

Globalement - sur des images connues ! - l’effet est assez bluffant. L’efficacité des algorithmes utilisés et la vitesse de traitement sont surprenantes. TinEye est capable de retrouver des images même recadrées, redimensionnées, recolorées, retouchées, voire « photomontées ». Il est capable aussi - son algorithme semble très performant pour cela - de rechercher des graphismes bien définis, comme des logos commerciaux. Les pages Cool Searches et Widgets, d’où je tire l’exemple ci-dessus, présentent des exemples de recherche très éloquents... mais n’oubliez pas que ce sont des pages à caractère publicitaire pour lesquelles on a sélectionné les exemples « qui vont bien » !

Quelles en sont les limites ?

On entrevoit rapidement que l’efficacité du système est en relation directe avec l’étendue de sa base de données. TinEye annonce avoir engrangé plus d’un milliard de photos dans son index. C’est sûrement bien moins que Google. [1] Mais leurs robots continuent de parcourir le net pour indexer des images. Vous pouvez d’ailleurs leur demander d’aller visiter un site (le vôtre, par exemple). Je l’ai fait il y a 3 jours et depuis j’attends toujours le passage du robot ;-) Il est fort probable que les petits sites ou les sites à faible trafic ne soient pas visités en priorité...
En admettant qu’ils réussissent à construire un index suffisamment étendu pour être plus que représentatif il restera toujours des zones non explorées qui constituent autant de doutes pour l’auteur d’une recherche : les images en Flash ne sont pas prises en compte tout comme celles figurant sur des pages que les robots [2] ne sont pas autorisés à visiter. Les pirates ont donc toujours une longueur d’avance sur les gendarmes ;-)

Combien ça coûte ?

Le logiciel se présente actuellement en version beta publique pour laquelle on doit s’inscrire. Nous ne pouvons donc pas savoir si le service va devenir payant, car TinEye est peu disert sur la question. Seul un usage commercial à venir est évoqué. Il consistera en un service de veille sur un ensemble d’images avec envoi de notification au demandeur en cas de succès. Cette fonction devrait intéresser les petites et moyennes entreprises. (De grands comptes comme l’AFP ou Associated Press bénéficient déjà de solutions spécifiques fournies par d’autres logiciels de la même firme.) On peut espérer que cela permettra de laisser le libre accès aux petits usagers occasionnels.

TinEyes montre une nouvelle direction pour les moteurs de recherche d’images en élargissant le champ des possibles. Il peut sembler bizarre que Google ne soit pas sur ce coup là. Mais il est peut-être déjà sur le coup suivant... TinEyes est, somme toute, dans un créneau bien spécifique, car il n’identifie pas les objets, mais « seulement » les formes essentielles d’une image. C’est ce qui le rend très performant pour découvrir les multiples variantes d’une même image. Les grandes étapes à venir pour la recherche d’images seront probablement l’identification d’images d’objets, puis de personnes, le tout éventuellement en combinaison avec du texte... mais ce n’est pas pour tout de suite.

Notes:

[1] Il est très difficile de savoir combien d’images contient l’index de Google, la société ayant décidé en 2005 de ne plus communiquer sur la taille de sa base de données. En 2005, elle s’élevait à 2,187 milliards d’images. On peut postuler que ce chiffre à bien pû doubler depuis... Une recherche d’images avec juste « jpg » comme terme de recherche affiche aujourd’hui 1,44 milliard d’occurrences... (test sans valeur réelle, c’est juste pour voir). Pour comparaison, Flickr contient aujourd’hui 3 milliards d’images, mais le champion est Facebook avec 10 milliards.

[2] Si vous avez accès au code source de votre site, vous pouvez y placer des metatags spécifiques ou un lien vers un fichier robots.txt pour donner des instructions aux robots (crawlers) qui visitent votre site régulièrement et quelques fois à l’insu de votre plein gré. Vous pourrez y spécifier vos autorisations. Si vous n’avez pas la conscience tranquille, vous pourrez même autoriser tous les robots à visiter votre page, sauf celui de TinEye ! Il y a des robots malveillants qui ne tiennent aucun compte de ces instructions, mais TinEye déclare respecter ces instructions.


Addenda du 14.01.2009:

Je « remonte » un lien proposé par Patrick Pecatte en commentaires. Il renvoie à une excellente synthèse sur la recherche d’images par l’image qui m’avait échappé (et dont le titre est quasi identique au mien ;-)
Merci.

Béat Brüsch, le 14 janvier 2009 à 16.13 h
Rubrique: Les nouvelles images
Commentaires: 5

Dans un billet récent, André Gunthert nous fait part d’un phénomène nouveau qu’on pourrait bien appeler l’imputation de retouche. Il nous signale que le site PhotoshopDisasters a cru déceler une retouche là ou il n’y avait qu’un effet de miroir un peu pernicieux. Nous sommes tellement sensibilisés aux possibilités de retouches d’images que nous pensons en voir là ou il n’y en a pas !

Une autre controverse autour d’une retouche - pour l’instant non avérée - est relatée ces jours par The Online Photographer (ici puis ici) : on croit la déceler sur un portrait de Bette Davis figurant sur un timbre-poste. La main de l’actrice semble y tenir une cigarette qu’on ne voit pas (plus ?). La position de la main est très ambigüe. Sur un autre blog, celui de Roger Ebert, il y a pour l’heure, 226 commentaires provenant principalement d’internautes choqués de ce révisionnisme. Quelques-uns pourtant, remettent l’existence de la retouche en question et tentent de nous montrer des images proches de « l’original ». On cite même un déni de retouche de la part d’une porte-parole d’US Postal Service qui a émis ce timbre. Attendons d’avoir d’autres éléments...

Les cas de photos de fumeurs célèbres auxquels on a retiré la clope sont nombreux et ont défrayé la chronique. Ne rappelons, de ce côté-ci de l’Atlantique, que ceux de J-P Sartre ou d’André Malraux (ce dernier, pour un timbre-poste justement).

Mais ce qui me frappe ici, quelle que soit l’issue de cette histoire, c’est qu’on puisse parler de retouche à propos d’une image qui n’est PAS une photo ! Car il s’agit bien d’une illustration, « faite à la main » (à la peinture à l’huile). Certes, le portrait est réaliste et pourrait passer pour de la photo aux yeux de spectateurs pressés ou inattentifs. Mais un oeil exercé y trouvera tout de même des effets de rendu ou de texture qui ne ressemblent que de loin à de la photo. La plupart des détails de facture qui pourraient « trahir » la peinture sont rendus invisibles par une réduction de format d’au moins 5 à 10 fois la taille de l’original. Évidemment, cela donne à la reproduction une grande finesse qui peut faire illusion. Les illustrateurs n’ont pas le temps et la possibilité de faire de la peinture de chevalet. S’ils veulent être réalistes, ils doivent se documenter avec... des photos. Souvent ils en utilisent plusieurs et tirent le meilleur de chacune pour en faire une sorte de synthèse, un composite. Ces éléments sont ensuite rendus plus ou moins fidèlement à travers divers effets, eux-mêmes conditionnés par les techniques utilisées et la vision qu’en a l’artiste. Dans les procédés utilisables en illustration, on ne retrouve donc pas cette continuité mécanique du sujet jusqu’au support final, chère à certains théoriciens de la photo. Les « interventions » sont ici constitutives du média utilisé. J’ai pratiqué longuement le métier d’illustrateur et jamais, même pour les rendus les plus réalistes, je n’ai pu constater ne serait-ce que le début d’une attente de véridicité ou d’objectivité de la part d’une illustration. Les frontières entre les illustrations dessinées et les photos ont toujours été très claires.

Mais cela se passait à la fin du siècle passé ;-) Les perceptions auraient-elles changé depuis l’arrivée du numérique ? Il y a certes des glissements qui se sont produits, mais ils sont principalement observables en présence de techniques dites de réalité augmentée. L’imagerie produite au moyen des médias de peinture traditionnels ne devrait pas être englobée dans ce type de perception...

Revenons au portrait de Bette Davis. Il est l’oeuvre de l’illustrateur Michael J. Deas qui réalise ses portraits en peinture à l’huile, dans la plus pure tradition américaine d’un style d’illustration qu’on pourrait qualifier de « réalisme romantique » et qui pour nous, peut frôler quelques fois le kitsch. Pour réaliser ce portrait il s’est assurément procuré nombre de photos, dont probablement celle-ci. Si ce n’est le cas, cela permet au moins de voir le travail d’interprétation qu’on peut réaliser à partir de photos.

La main - ou sa position - pose un réel problème. Comment un professionnel de ce niveau a-t-il pu choisir cette posture sans voir l’ambiguïté qu’il mettait en place ? Cela semble trop gros. Je peux vous dire qu’avant de se lancer dans la réalisation d’un travail aussi besogneux, on peaufine soigneusement ses croquis, pesant tous les aspects, afin « d’assurer » une réalisation sans repentirs. Tous ceux qui connaissent Bette Davis savent qu’elle était une grande fumeuse et que cela est justement attesté par de nombreuses photos. Michael J. Deas aura probablement eu le souci de la représenter dans une posture typique, donc avec une cigarette. Mais les gardiens de la morale sont infatiguables et n’ont jamais peur de passer pour des idiots révisionnistes !

Au final, qui aura fait la retouche ? L’artiste sur sa peinture à l’huile ou un retoucheur sur des pixels ? Dans les 2 cas, pourrait-on qualifier cela de retouche ? J’ai bien peur que oui. Cela propulserait la peinture vers de nouvelles perspectives objectivistes ;-) Va-t-on bientôt reprocher à Léonard d’avoir inventé un sourire à la Joconde ?


Addenda du 27.10.2008:

L’illustrateur Michael J. Deas répond à Mike Johnston de The Online Photographer : « ...I can unequivocally state that in the original reference photo Bette was not smoking a cigarette. It just ain’t so...though looking at the position of her fingers I can see why people might think otherwise. » Lire la lettre ici...

Il affirme donc sans équivoque que dans la photo originale, Bette n’avait pas de cigarette. C’est la stricte vérité et j’en prends acte. Mais, cela nous l’avions déjà vu. Tout comme nous voyons aussi que ce n’est pas du tout la même main qui a servi de modèle... Ah, quand le doute s’installe...

Béat Brüsch, le 27 octobre 2008 à 18.07 h
Rubrique: A propos d’images
Mots-clés: illustration , peinture , retouche
Commentaires: 1

Après les retoucheurs maladroits, voici les retoucheurs optimistes. Le journaliste et auteur Samuel Müller s’est procuré 100 plats cuisinés industriels. Après les avoir préparés, il les a soigneusement photographiés. Sur son site, il nous livre une comparaison passionnante entre l’image figurant sur l’emballage et le plat effectivement obtenu. Le résultat n’est pas triste et vaut son pesant de sauce grise et de pâtes avachies. Certains plats ne s’en tirent pas trop mal en ne franchissant pas des limites généralement convenues (couleurs vivifiées). Mais les plats en sauce ne s’en relèveront pas !
Tous les consommateurs de ces produits se rendent bien compte qu’on les a trompés, du moins par l’image. On ne nous dit pas si les produits sont bons... et je n’ai pas envie d’y goûter ;-( Mais si les consommateurs y reviennent, c’est qu’ils y ont trouvé leur compte. On peut dès lors se demander s’ils ne font pas une sorte de transfert de l’image qui les porte à croire qu’ils mangent réellement ce qu’ils ont vu sur l’emballage ?
Je ne mets pas d’image, de peur de nuire à la réputation de ce blog qui se targue d’avoir une certaine tenue ;-)

Béat Brüsch, le 9 avril 2008 à 22.50 h
Rubrique: A propos d’images
Mots-clés: publicité , retouche , société
Commentaires: 3

C’est bien beau de parler doctement de retouche d’images et d’en évaluer la légitimité. Mais c’est aussi oublier un peu les éternels maladroits qui sévissent dans cette activité comme partout ailleurs. Photoshop Disasters est un blog qui répertorie les plus drôles et les plus voyantes de ces maladresses. Certaines images sont confondantes de naïveté et en disent long sur la conception du monde de leurs auteurs ou de leurs commanditaires.

Vous y verrez...

JPG - 64.9 ko

... un Lancelot transi d’amour pour une lady à 3 mains

JPG - 47.7 ko

... une playmate née dans une feuille de chou, car elle ne porte pas la trace de son cordon ombilical

JPG - 36.8 ko

... ou la main de l’homme invisible

Le blog n’est vieux que d’un mois et il compte déjà plus d’une trentaine d’exemples. Je lui prédis un brillant avenir, car la source n’est pas près de tarir...

Béat Brüsch, le 20 mars 2008 à 16.50 h
Rubrique: A propos d’images
Mots-clés: photomontage , retouche
Commentaires: 3

Souvent, quand une photo montre un fait visuel étonnant et bien réel, au sens qu’il a existé, on mentionne que la photo n’a pas été retouchée. Je l’ai fait moi-même récemment pour vous présenter une photo un peu bizarre. J’ai le sentiment que cette pratique se répand. Je me suis demandé quelles conditions pouvaient dicter cette attitude... Cela est-il dû simplement à des menaces de véridicité planant sur le statut des images d’aujourd’hui ? Que cherche ainsi à nous dire l’auteur ? Cherche-t-il a renforcer, ou à légitimer, la valeur d’une performance ? Certains photographes jouent-ils à se confronter aux limites de la crédibilité ? Mais aussi, comment certaines de ces images « incroyables » arrivent-elles à se passer du recours à la petite phrase d’avertissement ? Petites digressions à l’aide de quelques images « limite »...

Celui qui suscite le plus remarquablement ce type d’interrogation est Philippe Ramette. Bien que produisant des photos, je ne pense pas qu’on puisse qualifier cet artiste de photographe. Il se met en scène dans des positions incongrues et se fait photographier pour attester de sa performance. Il a besoin pour cela d’un appareillage technique qu’il appelle « prothèses ». Ses mises en scène acrobatiques et qu’on imagine assez inconfortables seraient en général bien plus faciles à réaliser par des techniques de montage photo. Alors, pourquoi le faire « pour de vrai » ? On peut remarquer que Ramette ne met pas la petite phrase de mise en garde sous ses photos (ses exégètes le font pour lui) mais il explique, en interview, que les photos sont une finalité dans son travail : « Les sculptures doivent être considérées à travers la finalité qu’est la photo. » L’artiste expérimente donc physiquement, ce qui ne devrait être qu’un processus intellectuel. Il fixe ainsi les limites extrêmes auxquelles un corps humain peut se plier pour se projeter dans une image romantique. Une sorte d’expiation pour passer de l’être à l’esprit. La photo est utilisée ici pour « valider », pour nous dire « qu’il l’a fait » et accessoirement pour nous faire réfléchir à cette action, sans pour autant nous donner d’autres clés que ses spécifications techniques.

Le photographe Denis Darzacq a publié en 2006 une série de photos intitulée La Chute. En des instantanés saisissants, il a fixé des personnages en état de chute, juste arrêtés au-dessus du sol. Il s’agit de danseurs de Hip Hop ou d’autres danses acrobatiques. Ses images sont un peu énigmatiques et présentent un côté incroyable qui justifie qu’on puisse douter un instant de la réalité de ce qu’elles présentent. Dans son dossier de presse, Denis Darzacq déclare : « J’aime qu’à l’ère de Photoshop, la photographie puisse encore surprendre et témoigner d’instants ayant réellement existé, sans trucages, ni manipulations ». Son travail formel veut nous faire ressentir toute l’énergie, mais aussi la fragilité, d’une jeunesse de banlieue en butte à des barrières sociales impitoyables (les corps, mous / l’architecture, dure). Le doute qui s’instille dans notre esprit à la découverte de ces images se transforme en force d’évidence parce que d’emblée on nous informe sur le contexte de ces images. Si on devait les découvrir sans légende, ou avec juste une mention « images non retouchées », elles seraient peut-être inopérantes. Les instantanés produisent parfois des images à l’aspect quasi irréel, car le gel du temps nous révèle un point de vue que nous ne pouvions pas avoir avant, tant le mouvement était rapide. En ce sens, bien que le moment capturé par l’appareil photo ait existé, on peut parler d’une « manipulation » : une image arrêtée d’une action très rapide peut certes apporter un éclairage documentaire, mais elle ne peut pas être considérée comme relatant une vérité tangible. Le temps, nous le savons tous, ne s’arrête pas. Les lois de la gravité non plus. Les images de Darzaq n’échappent pas à ces considérations, mais ici, l’ambiguïté produite par l’instantanéité en fait des images captivantes.
Denis Darzacq a reçu le 1er Prix « Stories » du World Press Photo 2007, Catégorie Arts & Entertainment pour cette série « La Chute ». Il est représenté par l’agence VU. Denis Darzaq est habitué aux jeux avec la vérité, aux fausses certitudes que captent nos regards. Sa série Fakestars nous montre de parfaites soucoupes volantes, comme il les a vues...et comme la prise de vue les a figées. Et ces photos-là sont sûrement garanties sans retouches ! Le contraire ,dans ce contexte, serait absurde.

Ayant abordé le thème de la chute, je ne peux m’empêcher d’en signaler quelques autres :
• À commencer par celle d’Yves Klein qui se jeta dans le vide le 19 octobre 1960. La photo de son « Saut dans le vide » fit rêver un moment, mais n’a pas droit au label « Réalisé sans trucage » (quelle importance ?). Dialogus l’a interviewé (Attention, il n’y a pas que les photos qui peuvent être truquées, les interviews de Dialogus sont imaginaires, mais ils sont bien documentés.)
Kerry Skarbakka est un artiste américain qui a fait des chutes et déséquilibres en tous genres le centre de ses recherches. Là aussi, la photo sert de témoin. Lors d’actions importantes, comme la chute depuis un immeuble, c’est la presse et les badauds avertis, qui se chargent d’immortaliser ce qui ressemblerait fort à des actes de bravoure s’il n’y avait un engagement artistique.
• Vous trouverez d’autres adeptes des chutes chez Harlan Erskine.

Ces gens n’étant pas suicidaires, il est normal qu’ils prennent des dispositions (comme les cascadeurs) pour ne pas se blesser. Dès lors, question stupide : quand on dit « sans trucage », entend-on « sans trucage photographique » ou « sans trucage dans le dispositif de prise de vue » ?
- Du point de vue photographique, la réponse à cette question n’a qu’un intérêt anecdotique. Du moment qu’il y a une astuce, quelle importance cela peut-il avoir qu’elle intervienne avant, pendant ou/et après la prise de vue ? Cela permet, une fois de plus, de souligner le fait qu’une photo n’est que le résultat d’une suite de manipulations (choix du sujet, angle de prise de vue, cadrage, transposition sur une échelle de tonalités, instant, etc). Comme le remarque Joan Fontcuberta, « ... le terme même de "photographie manipulée" est une tautologie flagrante. » [1]
- D’un point de vue artistique, la réponse peut évidemment être plus complexe. Elle devra prendre en compte toute une démarche conceptuelle dans laquelle la photo ne représente qu’une partie. Cela n’est pas l’objet de ce billet.

Voici encore une chute, mais d’un tout autre genre. Cette image intense de Mahmud Hams nous fait ressentir un moment de guerre particulièrement dangereux. On frémit à l’idée de se trouver là à cet instant. Rarement les éléments d’un drame imminent n’ont été aussi visibles sur une photo. L’image est suffisamment étonnante pour susciter des questions et pourtant, il me semble qu’il ne viendrait à l’idée de personne d’en contester la véracité. (Cette image serait pourtant facile à fabriquer en photomontage.) Je ne m’en explique pas vraiment la raison et je nage sûrement en pleine subjectivité... La sensation d’urgence et l’émotion qu’elle dégage sont-elles capables d’annihiler nos barrières ? On connait d’autres critères, en général liés à des conditions de prises de vue précaires (flou de bougé) qui donnent du crédit aux images. Il y a certes un peu de cela, ici, mais la prise de vue est plutôt bien maîtrisée (quel sang froid !). Alors ? Peut-être qu’un peu d’adrénaline a réellement passé derrière l’objectif :-) Mahmud Hams a gagné le Prix Bayeux-Calvados des correspondants de guerre 2007 pour son reportage dans la bande de Gaza d’où est tirée cette photo.

À ma connaissance, les photos de presse ne sont pas munies de la petite phrase garantissant l’absence de retouche. Et pour cause, la presse n’étant pas censée nous mentir, cette pratique serait un terrible aveu ;-)

Je n’ai pas la prétention d’avoir fait le tour de mon sujet. Je ne pense pas non plus qu’on puisse tirer une quelconque conclusion générale suite à ces exemples. Mais une petite question reste posée : certaines photos devront-elles à l’avenir revendiquer ouvertement une authenticité ? Ou au contraire, sauront-elles imposer leur vérité par la seule évidence de leur contenu ?
Quand je dis « leur vérité », je ne précise pas le type de vérité que cela peut recouvrir... Mais cela est une autre histoire dont nous reparlerons certainement...

Notes:

[1] Joan Fontcuberta - Le Baiser de Judas : Photographie et vérité, Actes Sud, 222 p. (ISBN 2-7427-5778-3), p.109 et 160

Béat Brüsch, le 16 mars 2008 à 17.25 h
Rubrique: A propos d’images
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