Belle image, irréelle et amusante, aujourd’hui sur le site d’Astronomy Picture of the Day. Juste comme ça pour l’été, pour le rêve, pour la légèreté, en passant.
Mais juste comme ça en passant, cela ne m’empêche pas de remarquer que chez les astronomes, on ne publie pratiquement que des photos bidouillées et que cela ne pose jamais de problème. Toutes les manips, qu’elles soient dans le dispositif de prise de vue ou postproduites sont consciencieusement déclarées, expliquées. N’a-t-on jamais traité les astronomes de menteurs ?
Certains observateurs, au nombre desquels je me compte, ont noté que les photographies sont de plus en plus utilisées en tant qu’illustrations par la presse. Ce distinguo ouvre le champ de la photographie de presse à des pratiques habituellement réservées à d’autres disciplines photographiques. Cela ne va pas sans grincements, car les règles du jeu ne sont pas toujours connues et il arrive même qu’elles varient en cours de partie. Chaque nouvelle « affaire » nous arrache un soupir accablé qui se prolonge à la lecture des commentaires de certains blogs. L’incident de retouche qui défraie la chronique de ces derniers jours dans le monde anglophone ne dément pas cette impression de déjà vu. Nous avons, d’un côté, une presse qui prend certaines libertés avec la « sacro-sainte » vérité des photographies et de l’autre, des lecteurs qui, tels des vierges effarouchées, s’étranglent de dépit en se répandant en considérations naïves sur les trahisons des journalistes.
Il serait temps de clarifier le statut des images de presse à l’aune des pratiques récentes. On a dit et redit que les images ne représentent, au mieux, que ce que le contexte autorise. Le contexte n’est pas seulement constitué des éléments entourant la prise de vue, ses effets se poursuivent dans les conditions éditoriales. Il me semble que le public contemporain devrait être apte à comprendre qu’une photo illustrant une couverture de magazine est souvent à prendre comme une image servant en premier lieu à vendre ledit magazine. La profession journalistique est ici fautive de ne pas communiquer sur la différence entre images à caractère publicitaire et images au caractère documentaire incontestable. C’est le noeud du problème. La profession à trop longtemps - et jusqu’à l’usure - proclamé son objectivité. Forte de cette aura, elle ne peut plus maintenant nuancer cette affirmation. Elle y retrouverait pourtant une certaine crédibilité... si cela se peut encore.
L’affaire, donc... L’édition du 19 juin du magazine britannique The Economist présente, en couverture, une photo du Président Obama pensif, seul, sur une plage de Louisiane ensoleillée avec, à l’horizon, une plateforme pétrolière.
Le journaliste du New York Times (NYT) Jeremy W. Peters a découvert la photo originale de Larry Downing (pour Reuters [1]) et en fait part sur son blog le 5 juillet. Sur cette image, on voit que le Président Obama n’était pas seul. Il était accompagné de Mme Charlotte Randolf, responsable d’une paroisse locale et de l’amiral Thad W. Allen des Coast Guard. Tous les deux ont été « éliminés » en postproduction, l’un par recadrage et l’autre par effacement.
Rapidement, le blog du NYT fait une mise à jour en publiant un e-mail reçu de l’éditrice Emma Duncan, responsable de la parution de cette image au The Economist. Elle y affirme, en substance, que « Mme Charlotte Randolf a été effacée de l’image pour ne pas dérouter le spectateur par la présence d’une personne inconnue et que ce n’est pas la première fois que The Economist modifie des photos de couverture. Nous ne voulons pas tromper le lecteur. Nous voulions centrer le sujet sur M. Obama, mais pas dans le but de le montrer isolé. Le sujet de l’histoire n’est pas le dommage causé à M. Obama, mais au business des USA. » [2]
Petite nouveauté, cette fois : la rédaction fautive ne cherche pas à nier en s’enfonçant dans le ridicule comme l’avait fait ParisMatch avec les bourrelets présidentiels. Mais il faut dire aussi que la rédaction du The Economist s’est fait prier : sollicitée quelques jours avant la parution du billet sur le blog du NYT, elle n’a pas cru bon de réagir et ne s’est expliqué qu’une fois le billet paru. Les explications de Mme Emma Duncan sont maladroites et surtout incomplètes. À quand un exposé clair des considérations qui président à ces choix éditoriaux ? Pourquoi ne pas affirmer clairement qu’une image de couverture de magazine peut être fabriquée pour mieux porter une idée ? Le désir d’une image épurée est certes une très bonne raison pour opérer une retouche, mais dire que cela contribue aussi à mieux vendre - car une image simple, plus facile à décoder, est aussi plus vendeuse ! - serait un complément utile.
Comme on a déjà pu le remarquer, j’ai une conception assez libérale des pratiques de retouche. Celle dont nous parlons ici ne me choque pas plus que d’autres. Je pense que cette image de couverture est plutôt bonne et illustre bien l’idée d’un président fort préoccupé par le problème causé par cette gigantesque fuite de pétrole. Que la photo originale ait été différente ne me choque pas plus que cela. Ce qui me choque, c’est qu’on ne joue pas cartes sur table en ne nous disant pas tout sur le statut de cette image. Pourtant, The Economist n’en est pas à sa première couverture mettant en scène le Président Obama de façon illustrative,
on en trouve plusieurs de ce type sur internet. Ces couvertures sont plutôt bien perçues, car en général, les éléments contenus dans l’image ne laissent aucun doute sur son aspect conceptuel. Souvent le président est replacé sur un fond non photographique. Avec le Golfe du Mexique, le fond était « trop beau » et l’ensemble correspondait parfaitement au concept voulu. On aurait pu le produire plus artificiellement, de manière à dénoter l’aspect fabriqué, mais cela aurait été moins efficace (tant du point de vue d’une « image-idée » que d’un point de vue « vendeur »).
Ne pas communiquer sur sa politique d’image et en particulier pour celles qui peuvent prêter à discussion, c’est infantiliser le lecteur. Il serait pourtant simple de mentionner - cela se fait dans certains magazines - une signature du genre « image réalisée avec trucage ». Plus généralement, on devrait pouvoir trouver dans l’impressum de chaque organe de presse une déclaration claire et complète de sa charte des images. Les organes de presse doivent cesser de se cacher derrière l’intangibilité d’une vérité photographique à laquelle plus personne ne croit. Il faut exposer aux lecteurs les contextes de parution des images. Ce double langage qui, d’un côté, prône tout un fatras de fausses vérités liées aux images, et de l’autre, est régulièrement pris en défaut dans la pratique est contreproductif. En entretenant ces déclarations de vérité, la presse rend tous ses dérapages encore bien plus insupportables.
Les commentaires sur le blog du NYT sont, à ce titre, exemplaires. Majoritairement contre cette retouche, beaucoup dénotent une forte déception, une vraie trahison de la part des journalistes. (Le fait que The Economist soit d’origine britannique, tout comme la société BP, ajoute une dimension au débat.) Comme souvent dans ce genre d’affaires on tombe sur quelques commentaires faisant le parallèle avec les trucages de photos staliniennes. C’est une sorte de point Godwin du domaine de la retouche photo ;-) Je rappelle à ces rescapés d’un autre âge que 1) les personnages supprimés des photos staliniennes l’étaient en général aussi physiquement, ce qui donne un certain vertige à ces retouches-là, et 2) que des ressources spécialisées [3] disposent d’un arsenal bien plus élaboré d’exemples et de propos sur la retouche.
Détail piquant : sur le blog du NYT, aucun commentateur, sauf un, ne s’est étonné de l’effet de téléobjectif faisant apparaitre une plateforme pétrolière comme très proche du rivage alors qu’en réalité elles en sont fort éloignées. Un commentateur relève qu’il s’est rendu des centaines de fois sur les côtes de Louisiane et n’y a jamais vu de plateformes pétrolières. Soit les gens connaissent bien cet effet optique et l’acceptent, soit ils pensent que les plateformes sont réellement tout près du rivage. Mais dans les deux cas, il faut reconnaitre qu’il s’agit d’une sérieuse déformation de la réalité. Et que de montrer le président Obama si proche d’une plateforme est peut-être tout aussi mensonger que de le montrer seul sur cette plage... À moins que les artifices dûment enregistrés par les appareils photo ne soient moins condamnables que ceux réalisés en postproduction ?
Notes:
[1] L’agence Reuters semble cette fois hors de cause. Échaudée par l’affaire Adnan Hadj en 2006, elle s’est depuis munie d’une charte sévère concernant les altérations des photos qu’elle diffuse. Ce qui ne l’a pas empêchée de se retrouver dans une mauvaise posture récemment, pour des retouches sur des photos prises lors de l’intervention sur le Mavi Marnara, le navire turc qui se dirigeait vers Gaza.
[2] Emma Duncan, deputy editor of The Economist, told us this about the cover in an e-mail message on Monday :
I was editing the paper the week we ran the image of President Obama with the oil rig in the background. Yes, Charlotte Randolph was edited out of the image (Admiral Allen was removed by the crop). We removed her not to make a political point, but because the presence of an unknown woman would have been puzzling to readers.
We often edit the photos we use on our covers, for one of two reasons. Sometimes — as with a cover we ran on March 27 on U.S. health care, with Mr. Obama with a bandage round his head — it’s an obvious joke. Sometimes — as with an image of President Chavez on May 15 on which we darkened the background, or with our “It’s time” cover endorsing Mr. Obama, from which the background was removed altogether — it is to bring out the central character. We don’t edit photos in order to mislead.
I asked for Ms. Randolph to be removed because I wanted readers to focus on Mr. Obama, not because I wanted to make him look isolated. That wasn’t the point of the story. “The damage beyond the spill” referred to on the cover, and examined in the cover leader, was the damage not to Mr. Obama, but to business in America.
[3] Voir par exemple :
sur Mots d’images le Petit observatoire de la retouche
sur Mots d’images avec le mot-clé retouche.
sur Culture Visuelle avec mot-clé retouche.
Rubrique: A propos d’images
Le site Astronomy Picture of the Day (APOD), que j’ai déjà évoqué ici, a fêté hier ses 15 ans d’existence. Pour l’occasion, l’image du jour était un tableau de Vermeer - Le savant et le géographe - repixellisé par quelques-unes des 5000 images publiées sur le site. Ce procédé où les pixels sont remplacés par autant de photos n’est certes pas nouveau, mais cette espèce de mise en abîme est toujours spectaculaire.
Passer la souris pour voir avant/après
S’agissant de photos de la NASA, je ne peux m’empêcher de mettre cette image en parallèle avec celle publiée sur mon billet précédent qui faisait voir la première photographie numérisée connue. Quel chemin parcouru, depuis cette représentation de la planète Mars au moyen de gros pixels coloriés à la main, jusqu’à cette nouvelle image dont chaque pixel contient - en puissance - une photo de notre univers en haute résolution ! Le vertige technologique de 35 ans séparant ces deux images pourrait bien se calculer en années/lumières !

Détail
D’autres éléments ont cependant retenu mon attention. Le tableau de Vermeer choisi avait déjà été utilisé une première fois pour célébrer les 5 ans d’existence d’APOD, puis à nouveau pour les 10 ans. Les deux astronomes, fondateurs et animateurs du site, Robert Nemiroff et Jerry Bonnell, se sont plu à se voir représentés ainsi. Une nouvelle version de cette image pour les 15 ans était devenue un passage obligé. Or, je n’ai pas remarqué tout de suite que le Vermeer en question n’a jamais vraiment existé... il s’agit d’un compositage de deux de ses tableaux ! [1]
Comment ai-je pu être leurré (un moment) par cet artifice ? Les auteurs de ce clin d’oeil ne le cachent pourtant pas, puisqu’ils indiquent sous l’image : « Credit & Copyright : Apologies to : Vermeer’s Astronomer and Geographer ». Pressés de découvrir l’image, nous ne nous attardons pas sur le titre du tableau et ne réalisons pas qu’il y est fait mention des 2 tableaux. Le mot « apologies » (excuses) aurait pourtant dû nous mettre la puce à l’oreille, tout comme la mention, plus loin dans le texte, d’un composite ! On a beau dire et redire que la légende est partie intégrante du dispositif photographique pour lui donner du sens, on ne se prête pas toujours à ce jeu !
Cet aller/retour entre texte et image qui nourrit le discours n’est sans doute pas jugé utile lorsque l’image qu’on nous montre semble connue et aller de soi. C’est du moins ce qui m’est arrivé, car je crois connaitre ce savant et ce géographe. Je les ai vus et admirés cent fois ; tellement que dans mon esprit, ils étaient déjà réunis dans une même image ! (Rangés dans le tiroir Vermeer, en quelque sorte ;-) Il faut dire que Vermeer a réalisé un bon nombre de ses peintures devant cette fenêtre et que pour le savant et le géographe il y a des similitudes, dans les objets du décor (table, tissu drapé, armoire, mappemonde, etc), jusqu’au modèle ayant posé pour le personnage. Selon les experts, les 2 peintures auraient été créées en vue d’être accrochées côte à côte. Dans cette Hollande du XVIIe, dont le commerce repose sur les performances de ses grands navigateurs, astronomie et géographie étaient deux sciences associées. [2] Voilà qui unit encore un peu plus ces 2 peintures ! Détail amusant : dans le montage on a gardé les 2 mappemondes visibles sur chacun des tableaux sources alors que nous savons qu’il s’agit du même objet ayant servi plusieurs fois de modèle.
Le petit nombre d’oeuvres de Vermeer - seuls 37 tableaux lui sont attribués - peut parfois donner l’impression qu’on sait tout de ce peintre. Il n’en est évidemment rien. La quantité n’est pas la mesure du génie d’un peintre, tout comme la dimension de ses tableaux - ceux de Vermeer étant de dimensions étonnamment modestes. La plupart de ses toiles sont très connues du public et je pense qu’ils doivent être nombreux, ceux qui comme moi, ont pris l’astronome et le géographe pour un unique tableau de Vermeer ;-)
La présence de Jan Vermeer dans ces pages, d’ordinaire consacrées à la photographie, n’est pas aussi étrangère qu’il y parait. Avec Léonard de Vinci, Vermeer aurait été un des peintres ayant le mieux utilisé la camera obscura pour la réalisation de ses vues. La surface sensible en moins, cette chambre noire ressemble étrangement aux premiers appareils photographiques.
Notes:
[1] L’astronome et le géographe
[2] Sur cette page de l’excellent site du catalogue de Vermeer (Special Topics)
Une nouvelle fois, une photo de presse retouchée fait débat. Cette fois, l’histoire est exemplaire, car elle met parfaitement en lumière certaines contradictions dans les usages et l’appréciation de la photo à l’ère numérique.
Le jury du WorldPressPhoto disqualifie après coup le photographe Stepan Rudik, lauréat d’un 3e prix au récent palmarès. Il est apparu au jury que le photographe avait effacé un élément sur une de ses photos. Le règlement du concours précise que « Le contenu de l’image ne doit pas être altéré. Seule une retouche conforme aux standards couramment acceptés dans la profession est acceptée. » [1] Signalée par Sébastien Dupuy, reprise par André Gunthert, l’affaire fait grand bruit sur le blog PetaPixel, si l’on en juge par le nombre de commentaires et des positions tranchées qu’ils révèlent.

- La photo originale
© Stepan Rudik

- La photo primée puis disqualifiée
© Stepan Rudik
La retouche (le bout de pied flou d’un personnage à l’arrière-plan, derrière la main bandée) qui lui vaut sa condamnation est infime et concourt à une meilleure lisibilité du sujet, alors que les autres traitements appliqués à l’image, qui ont un effet bien plus décisif sur son expression, seraient tolérés. L’image de départ est en couleurs, un peu floue, cadrée large et à la va-vite. Pas sûr qu’elle figurerait dans un livre de souvenirs, tellement elle est banale. Qu’à cela ne tienne, on va la rendre intéressante... Un recadrage conséquent, un traitement en noir/blanc avec un grainage « garanti argentique » et un gros coup de vignettage bien charbonneux va transformer cette photo en un document dramatique, digne des terrains de conflits les plus cruels. Ce photographe est un artiste, il a transformé un petit bobo d’un dimanche après-midi de castagne en une méchante blessure qui vaudra sûrement une médaille de guerre à sa valeureuse victime ainsi que le prix Pulitzer à son auteur ! Je me pince, tout cela est parfaitement toléré ! Alors que la suppression d’un petit élément qui n’apporte strictement rien sauf à parasiter la lecture de l’image, n’est pas admise ! On marche vraiment sur la tête.
La décision du jury illustre bien le désarroi d’une profession (et d’une partie du public) qui s’accroche à des repères d’un autre temps. On constate cela dans de nombreux domaines où l’informatique, les réseaux et les flux de données remettent en question bien des modèles ! À l’heure où les logiciels de traitement d’images autorisent une si grande maitrise de leur apparence, on ne peut plus fixer des règles du jeu basées sur un état de la technique (et des croyances) totalement dépassé. En recadrant, le photographe a supprimé de l’image plusieurs personnes, cela n’est pas grave, mais on le sanctionne au prétexte qu’il a effacé un morceau de pied (d’ailleurs flou et difficilement identifiable). Pourquoi accepter des recadrages qui peuvent fortement modifier cette « vérité » dont se targuent les fondamentalistes ? Et pourquoi diaboliser une petite retouche qui n’attente en rien à cette prétendue « vérité » ? Dans un commentaire à son billet, André Gunthert pense que c’est « ...l’ensemble des altérations qui a motivé la disqualification » et que la retouche, s’appuyant sur un article clair du règlement, n’a été évoquée que parce qu’elle permettait d’éviter d’argumenter un débat bien plus compliqué autour des autres traitements apportés à l’image. Il a probablement raison, mais cela ne change rien au fond. Outre le manque de courage du jury, cela montre, une fois de plus, que le débat sur les vieilles croyances autour du statut de vérité des images photographiques n’est pas prêt d’être abordé.
La posture intégriste du jury fait peu de cas de l’éthique dont doit pouvoir se targuer un photographe de presse. Telle la présomption d’innocence, l’honnêteté du photographe de presse ne devrait-elle pas être une disposition préalable ? J’ai déjà eu l’occasion de m’offusquer de cette pratique inquisitoriale consistant, de la part d’un jury, à réclamer les fichiers RAW d’une photo, afin de contrôler l’intégrité de l’image livrée. Mais de qui se moque-t-on ? A l’image du web, qui n’est bien sûr qu’un repaire de « pédophiles-nazis-maffieux », verra-t-on bientôt le discrédit jeté sur tout photographe usant d’un logiciel de traitement d’images ? Va-t-on obliger les photographes de presse à réaliser leurs photos uniquement avec un appareil agréé, dûment plombé par un technicien assermenté et dont les photos ne pourront être recueillies que sous contrôle notarial ?
Dans les critiques aux photos de presse, on reproche souvent leur esthétisation. C’est mal, l’esthétique ? Ne confond-on pas quelques fois l’esthétique avec la clarté ou la lisibilité d’une image ? Certains pensent qu’une prise de vue n’est que le scan d’une vérité visuelle à un instant donné. Ceux qui s’imaginent qu’il suffit de viser et presser sur le déclencheur pour rendre compte d’une vision objective n’ont probablement jamais réalisé une image digne de ce nom. Une image, cela se travaille. Avant la prise de vue, pendant et après. Pour beaucoup, c’est l’« après » qui pose problème. Les (vrais !) photographes sont des auteurs. Cet « après » est pour eux une phase de réflexion permettant de préciser des intentions, de souligner ce qu’ils ont ressenti et qu’ils voudraient montrer. Reproche-t-on à un auteur de texte de choisir ses mots ? Lui demande-t-on de ne pas se relire ?
Sous diverses pressions (commerciales, disponibilité des techniques, soucis de perfection, besoin de reconnaissance de leurs auteurs, etc) les photographies sont en train de changer de statut. Elles ressortissent de plus en plus du domaine de l’illustration - anathème suprême, pour certains ! Ce sont probablement les mêmes qui voudraient que les journalistes ne relatent que des faits, « objectivement », sans donner dans le commentaire et sans laisser apparaitre leur conscience.
Je précise que j’apprécie peu les traitements spécifiques que Stepan Rudik a fait subir à ses photos pour les rendre « intéressantes », mais je me battrai pour qu’il puisse continuer à le faire. (Oui, c’est une citation détournée ;-)
Notes:
[1] « The content of the image must not be altered. Only retouching which conforms to the currently accepted standards in the industry is allowed. »
Lundi soir à Pékin, un spectaculaire incendie s’est déclaré suite à un feu d’artifice tiré pour l’inauguration d’un immeuble de 29 étages, haut de 159m. La tour devait abriter un hôtel de luxe et un studio de télévision. Seul un pompier est mort dans l’incendie. L’immeuble en feu se situait à proximité de la tour de 234m abritant la Télévision centrale chinoise (CCTV). Cela fait évidemment un peu désordre au pays des inventeurs du feu d’artifice ! Le gouvernement a immédiatement interdit aux blogueurs toute diffusion sauvage d’images sur internet. Seules les images officielles seraient tolérées. C’était sans compter avec l’ingéniosité des blogueurs chinois qui ont été nombreux à détourner la consigne en parodiant allègrement les images de l’incendie, trop contents de démontrer ainsi leur ressentiment vis-à-vis de la télévision d’état.

Par certains côtés (la photo d’un accident retouchée par des quidams) cette histoire peut faire penser à celle du Tourist Guy dont je vous parlais ici. Mais il s’agit cette fois d’un véritable contournement de la censure (et aussi d’un pied de nez au gouvernement ;-), alors que pour le Tourist Guy, ce n’était au départ qu’une plaisanterie un peu idiote que seule la viralité a fini par transformer en phénomène exutoire d’une catastrophe. Ici, si exutoire il y a, il semble se situer au niveau de la bravade.
Cet incendie s’est déroulé lundi soir (le 9.2), China Digital Times rapporte le phénomène dès le lendemain (le 10.2)... on peut dire que la réactivité des blogueurs chinois est sidérante. Sur un autre plan, remarquez combien les films catastrophe occidentaux imprègnent leur imaginaire.
Sources presse : China Digital Times du 10.2, Le Monde du 11.2
Sources images : chinaSMACK et My Blog