Mots d'images

Revoici le temps de ma revue des revues de l’année en images. Mais l’exercice devient un peu lassant, tant les styles éditoriaux de la plupart de ces revues n’évoluent pas d’une année à l’autre et tant les sujets traités semblent être toujours les mêmes, ce qui est infiniment plus grave. Et ce n’est pas la faute aux photographes, c’est bien ce qui accable le monde qui ne change pas. Ou si peu.


Dans ma sélection - très subjective et exclusive - je me retrouve toujours avec une majorité de sites américains. La tradition des revues de l’année est-elle plus fortement implantée chez les Étasuniens ? Les agences et banques d’images - puisque je ne cite que des revues basées sur les images - y sont-elles mieux fournies qu’ailleurs ? Les rédacteurs photo sont-ils plus futés qu’ici, les droits pour la rediffusion des photos sont-ils moins élevés, ou suis-je en train de virer américanophile ? Toujours est-il que j’ai trouvé bien peu de revues de l’année en images, issues du monde francophone, qui soient présentables.

• Avec un choix très équilibré de bonnes images, qui toutes racontent quelque chose, le diaporama du New York Times se détache un peu du lot. On sent ici, encore plus que pour les autres revues de l’année, une volonté de ne pas présenter que la noirceur du monde, sans pour autant se vautrer dans le cliché facile. Classe.

• Le bien nommé The Big Picture, du Boston Globe est vite devenu incontournable. Cela se passe en 3 parties : part 1, part 2, part 3. Il n’a pas échappé aux agences de presse que nous terminons la première décade du siècle. Cela nous vaut quelques revues d’images de la décade. Et pendant que nous sommes sur place, regardons encore quelques clichés de saison.

• L’agence de photographes L’Oeil Public présente une attachante rétrospective qui porte sur les terrains visités par les photographes maison durant l’année. On n’y trouvera pas l’exhaustivité et les « classiques » des sites de presse. Les photographes de l’agence travaillent ailleurs, autrement, sur le long terme et portent un regard différent de celui de l’actualité vite faite, vite vue.

• En 48 images, évitant les sentiers battus, Time présente un diaporama très concis, dans lequel tous les malheurs du monde ne trouvent pas leur place. En passant, un petit diaporama sur le grand Fellini.

Magnum ne publie pas de revue de l’année. Par contre, on trouve sur leur site une approche originale (et commerciale ;-) consistant à nous présenter des galeries de photo sur des évènements dont les anniversaires vont être célébrés dans l’année à venir (cliquez sur les mois en haut de la page).

• Reuters publie une interminable série de 151 photos (souvent excellentes, mais bien trop nombreuses !) Eux aussi y vont de leur revue de la décade.

Le Temps présente un choix d’images très convenues, aussi ennuyeuses que des photos de classe dont on ne fait pas partie. Si le photojournalisme consiste à montrer des vues officielles de réunions de politiques, figés à jamais dans leur inaction, on ne va pas regretter sa disparition !

Je renonce à vous présenter des rétrospectives racoleuses et/ou pipoles vues sur des sites d’hebdomadaires « papier ». Le pompon est décroché par Paris-Match : dans une galerie photo consacrée aux disparus de l’année, on peut voter pour attribuer une note moyenne aux défunts, exactement comme sur les sites de commerce où l’on est amené à voter pour un modèle de machine à laver ou pour une marque de biscottes.

Dans un genre assez différent des revues citées ci-dessus, avec du recul et du sens critique, André Gunthert nous présente 9 images pour 2009. Ses choix reviennent sur des images qui ont suscité des commentaires liés à leurs propriétés d’images et pas seulement aux événements qu’elles ont relatés.

Note de service : Je vais me faire encore un peu plus rare sur ce blog dans les semaines qui viennent, car je suis en plein déménagement. Et dans la vraie vie, c’est un peu plus compliqué que de changer de serveur ou de disque dur ;-)

Heureuse nouvelle année à vous qui me lisez.

Béat Brüsch, le 31 décembre 2009 à 00.45 h
Rubrique: Regarder en ligne
Mots-clés: agence , médias , photojournalisme
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Les électeurs suisses ont donc accepté, avec 57,5% de oui, l’initiative [1] du parti nauséabond leur proposant d’interdire la construction de minarets en Suisse. La honte ! Le pays comptant pour l’heure 4 minarets en tout et pour tout, on sent bien que le problème est ailleurs. Le véritable enjeu de cette votation n’a leurré personne, ni les pour ni les contre. Bien que les initiants s’en défendent, les électeurs ont bien compris qu’il s’agissait de se prononcer sur des questions bien plus vastes, qu’il est difficile de formuler directement, car elles touchent à l’acceptation des musulmans, à leur intégration, à leur rejet. De ne pas objectiver ces questions, permet aussi de donner libre cours à tout un fatras d’idées fausses, de fantasmes et de pressentiments non résolus, enfouis au plus profond de la conscience du commun des mortels, bref de placer l’émotionnel bien au-dessus du raisonnable. Les stratèges du parti qui pue ont donc ressorti les habituelles et efficaces recettes basées sur de vieilles peurs, réchauffées par un radicalisme musulman dont on n’a pour l’instant pas vu le premier verset dans nos paisibles vallées.

Pour sa campagne, le parti qui schlingue a donc édité une affiche dont l’illustration représente des minarets qui, tels des missiles, transpercent un drapeau suisse. Au premier plan (en grand, ce qui montre bien que ce ne sont pas les minarets qui posent problème) on voit un personnage voilé. J’utilise à dessein le terme de personnage, car il est volontairement peu typé pour que le spectateur puisse l’investir de ses propres peurs : femme voilée, terroriste masqué, vague bédouin, etc. L’économie de couleurs n’est pas fortuite (le parti a largement les moyens de se payer une hexachromie avec dorure à la feuille en gaufrage, s’il le faut !). Les gros aplats noirs convoquent le mystère, la mort, la terreur, le rouge se chargeant du sang, mais aussi de la véhémence, de l’urgence. L’illustration touche au degré zéro de la métaphore. [2] Pas de second degré ici, il faut que tout le monde puisse comprendre en un quart de seconde.

Par calcul, avec une parfaite connaissance du comportement des médias et des responsables politiques, cette affiche a été voulue scandaleuse. La manoeuvre a fonctionné au-delà de toute attente. Très vite, dès qu’elle a été divulguée (et pas encore affichée) des protestations ont fusé de partout pour s’opposer à son affichage, alors que pour certains, également opposés à l’affiche, il fallait se montrer tolérant au nom de la liberté d’expression. Les initiants ne manquaient pas de se victimiser en jetant l’anathème contre ces bien-pensants qui réclament une censure. De nombreuses municipalités ont dû se déterminer pour ou contre cet affichage. On arriva même à des situations ubuesques quand une commune [3] interdisait l’affichage alors que les CFF [4], sous administration fédérale, l’autorisaient dans l’enceinte de la gare ! Ce bal a duré plusieurs semaines : pas un jour ne s’est écoulé sans que la presse écrite, parlée ou télévisée ne nous relate une nouvelle interdiction ou permission d’affichage et mette en scène des débats aussi vains que figés. Quel que soit son avis sur l’initiative, chacun a dû prendre position et défendre un point de vue sur l’affichage, assurant ainsi un buzz incroyable à l’initiative.

On a ainsi perdu beaucoup de temps en se cristallisant sur l’affiche et en n’abordant pas les questions de fond. Quand elle s’est réveillée, l’opposition à l’initiative a été faible et peu structurée. Tous les milieux politiques et les partis - à l’exception du parti qui fouette - sont opposés à l’initiative, mais peinent toujours à s’entendre et à se coordonner pour lutter efficacement contre un ennemi bien circonscrit et qui fait bloc. De plus, le monde politique s’est senti un peu trop sûr de lui, convaincu de détenir une vérité partagée par une bonne majorité des citoyens. Cette naïveté était confortée par les sondages [5], mais avec le temps, nos politiciens devraient commencer à savoir que sur des questions portant sur des sentiments peu avouables, les instituts de sondage ne sont pas fiables. (Et sur ce point, ce ne sont pas nos amis français, qui ont vu leur parti nauséabond passer au premier tour des présidentielles de 2002, qui nous contrediront.) En plus du naufrage de certains idéaux humanistes, ce dimanche marque aussi la grande défaite d’une classe politique naïve et dilettante. (J’entends en ce moment leurs propos lénifiants à la radio... il est foncièrement impossible pour un politicien de reconnaître une défaite.)

On peut remarquer que dans 2 cantons (Genève, Bâle-Ville) abritant une forte communauté de musulmans, l’initiative a été rejetée. Les petits cantons montagnards (de « Suisse primitive », terme officiel qu’on peut bien sûr interpréter à sa guise ;-) acceptent le plus massivement cette initiative, alors que la plupart de leurs habitants n’ont jamais vu un musulman ailleurs qu’à la TV. Étonnant, non ?

Notes:

[1] L’initiative n’est pas à confondre avec le référendum, comme on le fait le fait sur les ondes de France Inter !

[2] genre le marteau qui écrase les prix !

[3] Lausanne

[4] Chemins de Fer Fédéraux

[5] Le dernier sondage indiquait 37% de oui

Béat Brüsch, le 29 novembre 2009 à 19.27 h
Rubrique: A propos d’images
Mots-clés: affiche , médias , métaphore , publicité
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Grande première au 3e Marathon de Lucerne. La manifestation sportive, qui a eu lieu le 25 octobre, a été couverte par des photographes dont les images étaient visibles en direct live sur internet [1], sous la forme d’un diaporama qui se construisait au fur et à mesure du déroulement de la course. 7’000 internautes ont suivi la course en direct, alors que dans les 10 jours suivants, pas moins de 40’000 visiteurs se sont logués sur le diaporama. Pas mal pour une première. Le diaporama était également projeté sur écran géant dans l’aire d’arrivée. On peut voir une archive du diaporama ici. Swiss-Images est une agence ou banque d’images - on ne sait trop - d’un nouveau type. Elle est à la pointe du développement du Remote Picture Editing, technique consistant à transmettre des photos événementielles par réseau. Le photographe se concentre sur la prise de vue et « derrière », les photos sont éditées et mises en ligne en quasi temps réel. Les photos sont visibles sur internet par les internautes et la presse peut y faire son marché (avec des accès spécifiques). Les coûts de production, à vitesse égale, étant considérablement plus faibles que pour la vidéo on peut dire que c’est, en quelque sorte, la photo qui prend sa revanche sur la TV. (Et c’est encore sans compter avec la vidéo embarquée sur les plus récents APN professionnels !). Mais le procédé bouscule aussi la chaine traditionnelle de production de photos de presse d’actualités. Et pour bien remuer le bâton dans la fourmilière, Swiss-Images offre certaines de ses prestations gratuitement à la presse. Immédiateté, court-circuitage des intermédiaires, compression des prix, gratuité pour le public, diffusion en ligne, sont des éléments permettant de dessiner une tendance forte pour le devenir de la photo de presse, ou tout au moins pour sa partie évènementielle.

Pour l’instant, les transmissions de photos « vers l’arrière » se font par le truchement des réseaux disponibles (Wifi, WLAN, UMTS, HSDPA) et avec le matériel disponible (ordinateurs portables et autres solutions avec modems embarqués) mais gageons que le Wifi et la 3G feront bientôt leur apparition dans les APN professionnels.

Le procédé est expliqué ici (en anglais)
Voir aussi Idruna Software qui propose une solution technique.
Le site de Swiss-Images en allemand ...et en anglais (pas complet par rapport à la version allemande)

Notes:

[1] avec un décalage de 60 à 120 secondes

Béat Brüsch, le 5 novembre 2009 à 15.59 h
Rubrique: Les nouvelles images
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L’émergence du numérique a remis au premier plan toutes les problématiques liées au statut de vérité des images photographiques. La fabrication des images, sous le régime de l’argentique, n’était plus guère discutée et les canaux de production traditionnels ont fini par sceller le mythe de l’intangibilité d’une vérité photographique. L’avènement des pixels, petites traces de photons, immatériels, volages et manipulables à souhait, a rapidement mis la retouche à l’épicentre visible de nouveaux débats. Les possibilités d’intervention ultérieures sur le « matériel » recueilli par les capteurs sont désormais infinies et à la portée de tous. Bien que n’étant pas le seul moyen d’intervenir dans la fabrication des images, la retouche est devenue l’élément central à partir duquel beaucoup vont tenter de définir l’essence de l’image numérique, à défaut de celle de toute la photographie.

Les photos manipulées sont l’objet de nombreux buzz sur internet. Elles peuvent aussi être à l’origine de textes qui poussent l’analyse au-delà de l’anecdote. Ces articles m’intéressent, car, comme évoqué plus haut, ils débouchent souvent sur des considérations pertinentes ayant trait au statut des images et tentent souvent d’élargir le propos.

Le petit observatoire de la retouche
- Agrégateur de textes concernant la retouche photo -

tente de garder la trace des articles qui me paraissent les plus pertinents en ce domaine. On pourra s’y référer pour (re)trouver des points théoriques, des méthodes d’analyse, la mise en perspective de quelques « affaires » ainsi que plusieurs discussions nourries (dans les commentaires).

J’ai tenu à ce que les articles soient classés selon leur propre date de parution (et non celle de leur apparition dans l’agrégateur), ce qui, avec le temps, permettra peut-être de cerner quelques évolutions des usages et des mentalités. Je n’ai pas jugé utile d’utiliser des mots-clés, la catégorisation retouche me paraissant pour l’instant suffisante.

L’agrégateur est disponible, séparément du blog, dans le menu du haut de page sous Retouche. Il dispose de son propre flux RSS. Enfin, je ne suis pas omniscient, de nombreux articles pertinents ont pu échapper à ma vigilance. Merci d’avance de me les signaler.

Béat Brüsch, le 20 octobre 2009 à 15.45 h
Rubrique: A propos d’images
Pas de mots-clés
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De-ci de-là apparaissent des paquets de cigarettes arborant des images de mise en garde sur les dangers du tabac. Je me suis souvent demandé quel était l’impact de ces images et leur efficacité dans la lutte contre le tabagisme. Ces images d’un réalisme souvent assez cru atteignent-elles leur but ? Et quel est ce but ?

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Extrait d’une affichette de l’OMS pour la Journée mondiale sans tabac 2009

© Design : Fabrica - Photo : P. Martinello & Prov. Colombie-Britannique

C’est à l’instigation de l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé) que ces avertissements sont diffusés. L’OMS est à l’origine d’une Convention-cadre qui préconise de nombreuses mesures de lutte contre le tabagisme, dont les mises en garde sanitaires graphiques sur les paquets de cigarettes ne sont qu’un des aspects. Extrait (art 11) : « Beaucoup de gens dans le monde n’ont pas pleinement conscience du risque de morbidité et de mortalité prématurée qu’entraînent la consommation de tabac et l’exposition à la fumée du tabac, ou comprennent mal ou sous-estiment ce risque. Il a été démontré que la présence de mises en garde sanitaires et de messages bien conçus sur les conditionnements des produits du tabac est un moyen d’un bon rapport coût/efficacité pour sensibiliser le public aux dangers de la consommation de tabac et un moyen efficace pour réduire la consommation de tabac. » Cette convention est entrée en vigueur en 2005 et compte à ce jour 166 parties. Toutes ne l’ont pas encore ratifiée ou n’y adhèrent pas totalement. On peut même dire que beaucoup de pays trainent les pieds et ne sont pas prêts de se bouger. Mais certains, comme le Canada, n’ont pas attendu les directives de l’OMS et rendaient obligatoires les avertissements combinés texte/image dès l’an 2000. (voir liste des pays ci-dessous...)

Le principe de ces mises en garde sanitaires sur les emballages de produits du tabac est décrit dans des directives de la Convention-cadre (art.11). Elles doivent aider les parties à appliquer les dispositions qu’elles prennent. Toute une panoplie de modèles de messages est proposée, chaque pays se chargeant ensuite de les adapter à son contexte (ou d’en créer de nouveaux) et de mettre en place un appareil législatif pour pouvoir les imposer à l’industrie du tabac. La taille des avertissements (en pourcentage des surfaces) sur les paquets de cigarettes est spécifiée. Il est prévu un système de rotation des messages, car l’impact de messages trop souvent répétés s’atténue. Rappelons que ces surcharges de paquets de cigarettes ne sont qu’une partie d’un ensemble de mesures de lutte antitabac. Par exemple, il est recommandé de faire figurer sur ces messages un No d’appel pour obtenir de l’aide.

Comme on le constate en lisant ces diverses recommandations, l’OMS ou d’autres organisations qui mettent en oeuvre ces avertissements, n’a plus rien à apprendre sur le plan du marketing. Ces messages ne sont pas constitués que de textes ou que d’images, ils allient les deux, avec toute la force informative et expressive que peut produire cette interaction. Des images choquantes font partie du lot. Elles sont évidemment chargées d’une force intrinsèque, mais ne pourraient avoir leur véritable impact sans l’aide d’un texte, qu’il soit slogan ou légende. Avec l’aide des législations des pays participants, les avertissements sanitaires s’introduisent au sein des dispositifs de branding des cigarettiers, là où ça fait mal. Les cigarettiers n’apprécient pas du tout. (On peut les comprendre ;-) Une belle astuce est la quasi-gratuité de ces campagnes de mises en garde, puisqu’elles sont imprimées par les producteurs de cigarettes eux-mêmes ! (En fait de gratuité, nous savons tous que quelqu’un finit bien par payer ce qui semble gratuit !)

Beaucoup d’images présentent des éléments très concrets qui peuvent être choquants, en particulier quand il s’agit de dissections. Pour quelques-unes, il semble qu’on en a rajouté dans le détail et ce n’est peut-être pas une bonne idée, car on court alors le risque de s’éloigner du vraisemblable. Le phénomène est bien perceptible pour certaines régions du monde dont les mentalités sont peut-être façonnées par une violence quotidienne qui augmente le seuil de tolérance. À côté, les photos diffusées en Europe et en Amérique du Nord nous paraissent un peu timorées. (Peut-être s’agit-il de ménager certaines catégories professionnelles touchées par ces mesures ?) On trouve aussi des messages de prévention plus classiques avec des images très sages. Quelques métaphores apportent un clin d’oeil qu’on pourrait qualifier de réjouissant, n’était le danger qu’elles illustrent. Mais les métaphores sont à utiliser avec prudence lorsqu’on veut être sûr d’être bien compris par tout le monde. En Suisse, certains se sont émus d’une image représentant une cigarette dans une seringue... pourtant, le tabagisme est bien une addiction mortelle !

La Convention-cadre mentionne des extraits d’études « prouvant » l’efficacité de ces mesures. Elle recommande d’ailleurs à tous les pays contractants de réaliser des sondages réguliers pour mesurer l’impact des campagnes antitabac. Ceux-ci ne manquent pas de le faire et on se retrouve avec un nombre impressionnant de sondages, enquêtes, études et monitoring en tous genres, dont on extrait allègrement les chiffres-clés pour les présenter aux sceptiques. Je ne pense pas qu’on puisse dire que ces chiffres soient faux, mais face à des simplifications parfois outrancières, il est permis de douter qu’ils proviennent de véritables enquêtes conduites avec toute la rigueur nécessaire. Comme toujours, il convient d’interpréter les résultats de sondages avec circonspection : quelles sont les questions, comment et à qui sont-elles posées ?

J’ai voulu voir de plus près à quoi ressemblaient ces études. Une majorité d’entre elles ne sont pas disponibles sur internet (du moins, leurs hyperliens ne sont pas spécifiés). Il en reste cependant assez d’accessibles pour se sentir rapidement débordé, car ce sont des documents pouvant dépasser 200 pages ! Il ne m’est évidemment pas possible de toutes les visiter ;-) Mais j’ai la candeur d’être rassuré par cette profusion. J’ai tout de même fait quelques pointages et, au risque de tomber dans le travers de la simplification que j’évoquais plus haut, je ne vois pourtant pas d’autre moyen que de vous résumer les impressions que je retire de mes lectures...

Comme on peut s’y attendre, les pays produisant le plus d’études sont aussi ceux qui utilisent depuis le plus longtemps les techniques d’avertissements par images. Il s’agit du Canada et de l’Australie. Les études sont en général réalisées en entretiens et conduites sur la base de questionnaires auprès de divers segments de public, comprenant notamment, des fumeurs et des anciens fumeurs.

On peut résumer les buts de ces messages d’avertissement de la manière suivante :
• Informer ou augmenter la connaissance des risques liés à la consommation du tabac auprès des consommateurs.
• Encourager les décisions d’arrêter de fumer.
• Décourager la consommation de produits du tabac.

Ce sont ces mêmes points qui sont analysés dans la plupart des études :
• Le premier, qui porte sur de nombreux aspects de la perception de ces avertissements, ainsi que sur leur acceptance, obtient les chiffres les plus élevés et les plus probants. C’est aussi le plus facile à mesurer, car il se cantonne à un domaine assez bien circonscrit. Les images sont ressenties comme un élément prégnant, on se souvient d’un message grâce à l’image. Mais quelquefois, c’est l’image seule qui subsiste dans le souvenir. Étonnamment, le rejet des ces images n’est - et de loin - pas aussi massif qu’on peut le craindre en entendant les bruits de la rue. Peut-être s’agit-il d’un effet du sondage, les gens acceptant d’y répondre ayant déjà fait un chemin vers l’acceptance ?
• Pour les 2 points suivants, on comprendra qu’il est plus difficile de statuer d’une manière convaincante. Les décisions de ne pas/plus fumer sont presque toujours le résultat de nombreux facteurs convergents. Aucune étude n’a encore pu prouver qu’un fumeur a renoncé à fumer seulement parce qu’il a vu ces images. Ce serait trop simple et ce n’est pas le but recherché. Mais des chiffres encourageants indiquent que ces images comptent dans une telle prise de décision. Un bon résumé de ces études est à télécharger ici (.pdf - 2.1 Mo)

Je vous fais grâce des chiffres, ils sont variables d’une étude à l’autre et ne sont d’ailleurs pas comparables, car ils ne correspondent pas aux mêmes protocoles ou aux mêmes populations. (Les seules comparaisons possibles étant celles d’un même institut de recherche pour des époques diverses.) On peut donc dire, selon le Centre de ressources internationales, que « Les études montrent que des étiquettes de mise en garde graphiques de grande taille permettent de faire connaître davantage les risques associés au tabagisme et peuvent convaincre les fumeurs d’arrêter le tabac. » C’est toujours ça et c’est encourageant. Mais il n’y a pas unanimité...

Par exemple, cette étude canadienne [1] qui s’est penchée sur les réactions de personnes faiblement lettrées (low-literate). Le cadre de l’étude est pertinent, car ce groupe de personnes, ainsi que les analphabètes, fait justement partie des groupes visés par les avertissements combinés texte/image. Les résultats ne sont pas mirifiques. La compréhension élémentaire des messages s’avère souvent difficile. Les facultés cognitives limitées du groupe, ainsi que leur inculture provoque même le rejet de plusieurs messages, certains allant jusqu’à en contester la véracité. L’étude datant de 2003, on peut espérer qu’elle a servi à améliorer la qualité des messages, car - et cela, tous les sondages le montrent - le tabagisme atteint bien plus fortement les couches les plus défavorisées.

Ces paquets de cigarettes surchargés d’avertissement sanitaires nous interpellent aussi en tant que procédé d’information inédit. À ma connaissance, il s’agit d’un phénomène unique, jamais vu [2]. Imaginez un produit à consommer, en vente libre, dont la moitié de la surface de l’emballage vous dit qu’il est mortel ! Et vous l’achetez quand même ? Attendez, je me pince... il doit y avoir erreur... C’est l’effet d’addiction qui engendre ces comportements aberrants : on se voile la face, on regarde ailleurs, on trouve mille explications de mauvaise foi pour tenter de justifier une pratique déraisonnable. Dans tous les groupes de population, on constate une certaine incrédulité. Après tout, il n’y a pas si longtemps qu’on a pu démonter et rendre publics les divers mécanismes de bourrage de crâne de l’industrie du tabac et, parallèlement, de diffuser des résultats de recherches qui démontrent, avec une belle unanimité, la grande nocivité du tabac. Ces notions bousculent des croyances et des usages bien ancrés et mettent du temps à s’imposer auprès de personnes qui, à tort ou à raison, se méfient autant des journaux que de la bonne parole venue des gouvernements. Lue, cette réponse à un sondage : « Si tout cela était vrai, le gouvernement interdirait la vente de ce produit ».

Ces images feront-elles un tabac ? On l’a vu, beaucoup sont choquantes et c’est bien sûr voulu ! On prétend que chaque fumeur sait bien que fumer est dangereux. Mais il s’agit d’une vue de l’esprit qui ne prend pas en compte l’étendue et la sévérité des risques. Ces photos ont pour vertu de les « matérialiser » et de mettre les fumeurs devant des choix concrets. Leur brutalité est ici autant un moyen d’information que de persuasion, et dans cette optique, leur acceptabilité n’est pas un réel problème puisque le fumeur n’a pas d’autre choix.

La situation dans quelques pays :

• Suisse : en cours, jusqu’au plus tard au 1er janvier 2010 (depuis 2006 avertissements en texte seul)
• Europe : directives européennes dès 2001. Seuls la Belgique (2007) et le Royaume-Uni (2008) les ont mises en application.
• France : Quelques frémissements. Quand on voit le temps qu’à mis la loi Evin (1976) pour déployer tous ses effets, on peut avoir quelques soucis...
• Le Canada a été le premier pays à adopter des mises en garde illustrées en 2000 (bien avant la Convention-cadre)
• Au 31 mai 2009, 23 États représentant une population de près de 700 millions de personnes imposent l’obligation de faire figurer des mises en garde sanitaires explicites de grande dimension sur les emballages.
• Panorama international avec spécifications par pays : Physicians for a Smoke-Free Canada (colonne de gauche)

Images :

• Suisse : Ordonnance du DFI concernant les mises en garde combinées sur les produits du tabac (.pdf 4.5 Mo)
• France : avertissements combinés (.pdf 760 Ko)
• Europe : avertissements combinés avec détail par pays
• Canada : Santé Canada
• Monde : Tobacco Labelling Resource Center

Sources :

Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac - Présentation
• Convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac - Article 11 - Directives relatives au conditionnement et à l’étiquetage des produits du tabac
Le site smoke-free publie (avec de nombreux hyperliens) une bonne liste d’études. Par exemple :
- Shanahan, P. and Elliott, D., 2009, Evaluation of the Effectiveness of the Graphic Health Warnings on Tobacco Product Packaging 2008, Australian Government Department of Health and Ageing, Canberra. (.pdf 1.7 Mo)
- Createc + Market Report. (2003). Effectiveness of Health Warning Messages on Cigarette Packages in Informing Less-literate Smokers. Health Canada (document Word ! - en anglais et un peu en français - à télécharger - 620 Ko)
Tobacco Labelling Resource Center : site très complet (Canada - en anglais)
Le site de Santé Canada propose des résumés de leurs sondages. Le dernier date de 2006. Les études détaillées peuvent être obtenues, sur demande, par... un formulaire en ligne ou par téléphone. C’est plutôt décourageant pour qui est habitué à l’immédiateté d’internet.
• Le Centre de ressources internationales est un centre d’information en ligne dont les ressources sont destinées aux défenseurs de la lutte antitabac du monde entier. Sur cette page on trouve quelques .pdf pertinents et utiles à qui veut en savoir plus sur les messages d’avertissement : argumentaires, preuves, exemples internationaux, etc. (Ces communications dégagent un fort parfum de marketing. Mais après tout, cela n’est qu’une réplique adaptée au camp adverse, qui lui, utilise à fond et depuis longtemps toutes les ressources du marketing.)
Le site du Monitorage sur le tabac suisse (TMS) qui publie des études annuelles très fouillées. Malheureusement, les études disponibles à ce jour ne portent que sur les messages d’avertissement textuels. (Normal, les messages combinés texte/illustration ne sont pas encore tout à fait obligatoires dans le pays !)

Avertissement : Il m’arrive d’être professionnellement impliqué dans la lutte contre le tabac. Néanmoins, dans ce blog je parle en mon nom et je prends comme postulat initial le fait que la fumée du tabac est un danger mortel contre lequel il convient de lutter. Je n’accepterai pas de commentaires basiques pour ou contre le tabagisme ou parlant d’autre chose que du sujet de ce billet.

Notes:

[1] Createc + Market Report. (2003). Effectiveness of Health Warning Messages on Cigarette Packages in Informing Less-literate Smokers. Health Canada (document Word ! - en anglais et un peu en français - à télécharger - 620 Ko)

[2] Je ne vois guère que les interruptions publicitaires au milieu des films qui puissent être aussi intrusives en se glissant dans le « produit » lui-même.

Béat Brüsch, le 5 octobre 2009 à 17.02 h
Rubrique: A propos d’images
Mots-clés: publicité , société
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